Si toutes ses cases étaient blanches, l'échiquier serait uniforme et il n'y aurait pas de cases.
Si je suis blanc, j'ai besoin des cases noires voisines pour définir mon existence.
Pas de surface sans périmètre.
J'existe donc par l'autre, jusqu'à l'autre, et par sa différence.
Moi parce que Toi,Toi parce que Moi.
Ma fille a un père Blanc et une mère Noire.
Mais, comme l'échiquier, elle n'est pas grise: elle est riche.
Non seulement riche des cultures respectives de sa mère et de son père,
mais surtout de la possibilité de les juxtaposer, de les mettre en perspective:
Il faut deux yeux pour voir un relief.
La connaissance des autres donne aussi du sens et du goût à nos propres coutumes.
Et pourtant. Il y a quelques années,
aux guichets du consulat de France à Dakar, j'ai déjà pu découvrir
la grossièreté avec laquelle les fonctionnaires de ma République
s'adressent à des personnes demandant poliment l'immense honneur
de pouvoir rendre visite à leur famille.
Depuis cet été, on s'apprête à expulser des familles entières, piégées après avoir,
en confiance, fourni leur adresse.
Que se passe-t-il dans la tête du père d'une famille expulsée
quand il croise le regard de ses enfants ?
Prenons-nous- vraiment la mesure de l'intensité de
l'humiliation infligée ?
Est-ce une façon digne et polie de traiter nos semblables ?
Il me semble voir là une des nombreuses concéquences
du délitement du lien social et de la désincarnation de l'autre.
Parvenus à un certain niveau de richesse,
en perdant la néccessité économique de fréquenter l'autre,
on en perd aussi le savoir.
Cet autre devient alors un concept flou, impersonnel,
vaguement hostile, forcément incivique.
Nous arrivons alors à accepter que l'on traite grossièrement
des gens qui souhaitent poliment vivre
non pas chez nous, mais avec nous.
Qui ne viennent pas quémander,mais travailler,
créer de la richesse, cotiser aux assurances sociales, consommer,
créer des emplois, exactement comme nous.
Et accessoirement nous parler, nous écouter et nous étonner.
Rares sont ceux qui viennent jusque dans nos bras
pour égorger nos fils et nos compagnes.
Ils sont porteurs de la richesse du monde,
aucun ne nous demande d'en acceuillir la misère.